Par Roger Marquet

22 décembre 1944. La bataille en était à son sixième jour.  La 101ème Aéroportée avait installé son poste de commandement avancé, un peu à l’extérieur de la ville de Bastogne, dans une caserne de l’armée belge. La situation était très tendue car le stock d’obus restants avait obligé McAuliffe à ordonner : ‘’Dix obus par canon et par jour’’. De plus, les canons ne pouvaient ouvrir le feu que sur une tentative de percée de l’ennemi. Chaque obus devait faire moche. Empruntant l’ordre qui avait été donné aux patriotes américains pendant la bataille de Bunker Hill, lors de la Guerre d’Indépendance américaine, McAuliffe dit aux batteries d’artillerie : ‘’Ne tirez que quand vous voyez le blanc de leur yeux’’.
Il était 11.30 h. Des Américains, en poste à Remoifosse, remarquèrent quatre silhouettes qui, à bord d’une Kubelwagen (certains parlent d’une jeep de prise), s’avançaient dans le bouillard. Bientôt, les G.I. reconnurent quatre soldats allemands (ou 5 selon certains), dont l’un portait un drapeau blanc
[D’après certains témoignages, ce drapeau était fait d’un couvre-lit de coton blanc que ces Allemands avaient pris dans la ferme située un peu plus loin].

L’un deux, un capitaine, parlait assez bien l’anglais. Il annonça qu’il était envoyé comme émissaire et qu’il avait pour mission de livrer un message écrit de la part du général allemand commandant les troupes devant Bastogne, non signé, bien sûr (en fait, il devait s’agir du lieutenant-général Heinrich von Lüttwizt), au Commandant des Américains de Bastogne.

Le sergent Otto Premetz sortit de son foxhole et, tout en les braquant avec son arme, demanda aux quatre individus, dans une espèce de sabir anglo-allemand, ce qu’ils voulaient. En comprenant leur intention, Premetz comprit que cela dépassait nettement ses compétences et appela son lieutenant qui se trouvait pas loin. Celui-ci appela, par radio, son commandant de régiment, le Lieutenant-colonel Harper qui arriva en jeep à peine quelques minutes plus tard.
Harper décida de laisser les deux soldats attendre sur place pendant qu’il regagnait son PC avec les deux officiers, à qui, à leur grand dam, il avait fait bander les yeux. Harper laissa les deux officiers, sous bonne garde, à son PC et se dirigea à toute vitesse avec son chauffeur, vers le PC du Général McAuliffe, dans la caserne de Bastogne.

Il fut introduit auprès de McAuliffe et lui dit : ‘’Sir, nous avons un ultimatum de reddition des Allemands’’. McAuliffe, très étonné, répondit :’’Vous voulez dire qu’ils nous demandent de nous rendre ? Et, en souriant, il ajouta :

‘’Aw ! Nuts !’’

Si l’on sait que l’interjection ‘’Aw’’ marque le mépris étonné et le peu d’intérêt que l’on ressent pour la chose présentée et si l’on sait que les noix (nuts) sont une des façons, à la fois bourrue et triviale, de désigner en slang (argot américain) les attributs masculins, en un mot les testicules, alors…nous pensons que l’expression qui, en français, convient le mieux pour traduire la pensée de McAuliffe est ‘’Bof ! Couillonades !’’ Veuillez nous excuser pour la vulgarité du mot, mais il faut bien dire que McAuliffe n’était pas précisément au milieu d’un salon de thé.

[Certains historiens avancent le fait qu’entre la réception de la lettre allemande et la rédaction de sa réponse, McAuliffe prit une heure pour aller visiter un de ses régiments, en jeep. Je n’ai pas eu l’occasion de vérifier la chose]

Pour le général, la demande n’était ni plus ni moins qu’absurde. Il la lut néanmoins :

22 décembre 1944

Au commandant américain de la ville encerclée de Bastogne

La fortune de la guerre est changeante. Cette fois, ce sont les Américains qui sont encerclés dans Bastogne par de puissantes unités blindées allemandes D’autres unités blindées allemandes ont déjà traversé l’Ourthe, près d’Ortheuville, ont pris Marche et ont atteint St-Hubert, en passant à travers Hompré-Sibret-Tillet, et  Libramont est aux mains des Allemands.
Il n’y a qu’une seule possibilité d’éviter l’annihilation totale des troupes américaines encerclées, c’est la reddition honorable de la ville encerclée.
Pour donner le temps de la réflexion, un trêve de deux heures sera observée à partir de la délivrance de cette note.
Si la proposition devait être rejetée, un corps d’artillerie allemand ainsi que six bataillons d’artillerie antiaérienne sont prêts à annihiler toutes les troupes américaines. L’ordre d’ouvrir le feu sera donné immédiatement après ce terme de deux heures.

Les pertes nombreuses parmi les civils, dues au feu de l’artillerie ne correspondraient pas avec l’humanité bien connu des Américains.
(Signé) Le Commandant allemand

- Qu’est-ce-que je vais bien pouvoir répondre à cela ? demanda McAuliffe à ses officiers présents.

- Il me semble, Sir, répondit le Lieutenant-colonel Kinnard que rien ne saurait surpasser votre première réaction.

-Et qu’ai-je donc dit ? demanda McAuliffe qui ne se souvenait déjà plus de sa réponse réflexe.

-Vous avez dit ‘’Nuts’’ dit Kinnard, et les autres officiers d’approuver bruyamment.

-Et bien allons-y, s’écria McAuliffe, rayonnant.

Le message fut donc ainsi rédigé :

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22 décembre 1944

Au Commandant allemand :

NUTS !

(Signé) le Commandant américain.

McAuliffe chargea le Lt.col.Harper de s’arranger pour que le message soit livré le plus vite possible aux émissaires allemands.

-Je vais le leur porter moi-même, dit Harper, et ce sera un véritable plaisir.

Il repartit à toute vitesse vers son PC et fit enlever les bandeaux des yeux des Allemands.  Il leur remit alors la lettre de McAuliffe avec un grand sourire.

Lorsqu’il eut la réponse en main, et après l’avoir lue, l’officier allemand qui parlait anglais, ne comprit pas le sens du mot ‘’Nuts’’. Il demanda à Harper si la réponse avait un sens positif ou négatif.

Harper : - C’est définitivement négatif et si vous ne comprenez pas, sachez que cela signifie quelque chose comme : allez au diable !

Lorsque cet épisode fut connu par les G.I. dans tous les pays où les Etats-Unis étaient en guerre, cela leur fit le plus grand bien et leur donna un moral du tonnerre.

Les Etats-majors n’hésitaient pas en rajouter pour motiver leurs troupes.

Anthony Clement McAuliffe ( Photo NARA)

Ferme Kesseler – Photo FTLB

SOURCES

  • Echange de correspondance avec le Sergent Otto Premetz, 101st Abne Div., témoin direct de l’arrivée des parlementaires allemands
  • Rencontre et échange de correspondance avec Kenneth McAuliffe, neveu du Général qui a écrit le témoignage de son oncle pour la famille McAuliffe
  • « McAuliffe, celui qui a dit ‘’Nuts’’»–  Roger Marquet –  Weyrich Editions, Neufchâteau, 2004, livre écrit en collaboration avec René Höjris, écrivain danois.
  • Bref échange de paroles avec le Général Harry Kinnard.